Unité de cours 1  :  Le Bouddha Sâkyamuni

 

 

  sommaire  -  pré-requis  -  introduction  - guide de lecture  -  synthèse  -  guide de révision  -  bibliographie


 Module 1  - Texte de cours


  I. Qu'est-ce qu'un Bouddha ?
  1) Les témoignages
  2) Un nom composé "Bouddha-Sakyamuni"
  3) Les différents types de Bouddha

 II. Les caractéristiques d'un Bouddha
  1) Le Tathâgata
  2) Les "pouvoirs" d'un Bouddha
  3) Les "corps" d'un Bouddha 

  III. Comment devient-on Bouddha ?
  1) Le voeu du futur Bouddha
  2) De la dernière naissanceà l'Eveil



 



 


II. Les caractéristiques d'un Bouddha
 

 

 

    1) Le Tathâgata

 

 

    Le premier terme par lequel le Bouddha Sâkyamuni se désigne lui-même est celui de Tathâgata. La signification de ce mot, qui prête à de nombreuses interprétations (jusqu'à huit différentes selon certains auteurs bouddhistes), donne un certain nombre d'indications sur les caractéristiques d'un Bouddha.

 

 

    Le mot peut se traduire par l'expression "ainsi (tathâ) allé/arrivé (gata)" et peut être comprise, notamment, des manières suivantes :

 

 

  • "Allé ainsi (que ses prédécesseurs)", qui insiste sur l'idée que le Bouddha, loin d'être unique, partage avec tous ceux qui parviennent au plein Eveil les mêmes caractéristiques ;
  • "Allé ainsi (qu'il convient)", qui insiste cette fois sur le chemin particulier qui mène jusqu'à l'Eveil et les qualités nécessaires à développer pour le parcourir ;
  • "Allé (ou "arrivé") ainsi (à ce qui convient)", qui insiste sur la nature sotériologique de l'Eveil, le nirvâna étant considéré comme le "Bien suprême", ce qu'il convient d'atteindre pour être sauvé ;
  • "Arrivé (à dire) ainsi", enfin, qui insiste sur l'idée que l'enseignement d'un Bouddha (le Dharma) est la proclamation de la Vérité, de "ce qui est ainsi", c'est-à-dire conforme à la Réalité.

 

 

    De manière générale, il faut comprendre le terme "ainsi" comme l'expression d'une conformité :

 

 

  • d'une part à un modèle qui transcende l'individualité de l'homme qui devient Bouddha - les 2 premières interprétations : tous les Bouddhas vivent un parcours semblable jusqu'à un Eveil semblable ;
  • d'autre part à une Loi existant indépendamment de ceux qui l'enseignent - les 2 dernières interprétations : le nirvâna et le Dharma existent, de toute éternité, même si aucun Bouddha n'enseigne le Dharma ou n'expérimente le nirvâna ("Que les Saints [Arhat] apparaissent ou non dans le monde, la nature des choses qui appartient aux choses [dharmânâm dharmatâ] demeure stable").

 

 

    L'existence de Bouddhas antérieurs au Bouddha Sâkyamuni est attesté assez tôt dans la littérature bouddhique. On en dénombre généralement six : Vipassi, Sikhi, Vessabhu, Kakusanda, Kônâgamana et Kassapa. De même, la littérature ancienne fera allusion à un futur samyaksam-buddha, Maitreya (en pâli : Metteya). Leurs caractéristiques communes, qui présentent toutefois quelques différences de peu d'importance, concernent uniquement leur "dernière" vie, celle pendant laquelle ils obtiennent l'Eveil. Le modèle ainsi défini est présenté à partir de l'exemple du premier d'entre eux : Vipassi. Les points mis en valeur peuvent sembler tout à fait anecdotiques : nom des parents, caste de naissance, durée de la vie... C'est que leur rôle est de démontrer qu'aucun bouddha n'échappe à la règle ainsi définie, et non pas d'établir un "état-civil" individualisé.

 

voir le texte commenté : Mahâ'padâna-sutta

    La seconde moitié des critères, quant à elle, concerne l'activité d'enseignant du Bouddha, de loin la plus importante ; on précise combien de disciples chaque Bouddha a rassemblé, quels ont été les deux principaux et celui qui fut son "aide-assistant", autrement dit : quel fut son rayonnement en tant qu'enseignant du Dharma.

 

 

    Nombre d'expressions insisteront sur les qualités tout à fait exceptionnelles de ce "Bouddha-enseignant" :

      "La parole du Bouddha est bonne au commencement, au milieu et à la fin, parfaite quant au sens et à la lettre, homogène, complète et pure" ;
      "Depuis la nuit de l'illumination jusqu'à la nuit du nirvâna, tout ce que le Bouddha a déclaré et enseigné est vrai et non point faux" ;
      "Le Bouddha ne garde point jalousement pour lui la vérité qu'il a découverte. Son enseignement est public et non point secret" ;
      "Il est la meilleure de toutes les lumières".

 

 



 

     

    2) Les "pouvoirs" d'un Bouddha

 

 

    Pour les disciples du Bouddha, ces capacités pédagogiques ne sont pas présentées comme de simples qualités psychologiques mais bien comme des "pouvoirs" supra-normaux, liés à l'obtention de l'Eveil. Plusieurs listes en seront établies, variant dans leur nombre et leurs composants. L'une des principales dénombre dix pouvoirs acquis au moment où se produit l'Eveil :
     

 

 

    Un Bouddha connaît, selon la réalité :
    1 - ce qui est possible et ce qui ne l'est pas ;
    2 - la cause et les conditions ainsi que les conséquences des actes anciens, présents et futurs ;
    3 - les conditions d'accès à toutes les formes d'existence ;
    4 - l'univers avec ses différents éléments et ses formes matérielles ;
    5 - les diverses inclinations et les comportements des êtres vivants ;
    6 - ce qui passe dans l'esprit des êtres vivants ;
    7 - les souillures mentales, la perfection et les différents états de la libération ;

    Un Bouddha a la connaissance parfaite :
    8 - de ses propres existences antérieures ;
    9 - des existences passées et à venir des autres êtres vivants ;
    10 -
    d'avoir détruit avec certitude toutes ses souillures mentales et de ne plus renaître.

 

 

    Tous les buddha (srâvaka, pratyeka et samyaksam) disposent des trois derniers pouvoirs de "connaissance parfaite" (pouvoirs 8, 9 et 10), qui caractérisent l'Eveil. En revanche, seuls les samyaksam-buddha développent totalement les 7 premiers pouvoirs, ceux de la "connaissance selon la réalité" qui sont l'apanage du seul "plein Eveil" (samyaksam-bodhi).

 

 

    Ces pouvoirs consistent en "connaissance" et non en "pouvoirs salvifiques", qui permettraient au Bouddha de sauver quiconque de sa propre volonté, par la puissance d'une grâce surnaturelle. Le Bouddha n'est pas un dieu sauveur, c'est un "voyant" (on pourrait dire aussi un "savant"), qui voit et connaît les choses "telles qu'elles sont", en Réalité (tathâta = ce qui est "ainsi").

 

 

      "J'appartiens à ces religieux et brahmanes qui ont pleinement compris, et uniquement par eux-mêmes, des phénomènes encore inconnus et ont atteint ici et maintenant l'excellence quant à la conduite pure et à la connaissance surnaturelle."

 

Majjhima Nikaya II, 211,
in Liliane Silburn,
Aux sources
du bouddhisme
,
Fayard, p. 33

    C'est cette connaissance "juste" qui lui permet de trouver les mots "justes", car son omniscience concerne avant tout les phénomènes du monde et leurs modalités (comment ils apparaissent et disparaissent, leurs causes et leurs conséquences) et, tout particulièrement, les phénomènes mentaux (pouvoirs 5, 6 et 7).

 

 

    Il bénéficie ainsi d'une connaissance exacte des capacités de son auditoire, il "sait" qui est capable de l'entendre et comment il sera compris, et adapte son discours en conséquence. Mais si le Bouddha guide les êtres vers la délivrance par des indications appropriées, il ne dépend pas de lui que ce disciple potentiel suive ou non ces indications. Son pouvoir de persuasion ne peut rien si la personne en question n'est pas prête à s'engager sur la Voie de la Délivrance : il est seulement "Celui qui montre le Chemin".

 

 

      "Un jour Sâkyamuni et Ananda rencontrèrent à l'entrée de Srâvastî une vieille femme misérable. Emu de pitié, Ananda proposa au Maître de l'aborder et de la sauver : "Que le Buddha s'approche d'elle, dit-il ; quand elle verra le Buddha avec ses marques, ses sous-marques et ses rayons lumineux, elle éprouvera une pensée de joie et sera sauvée". Le Buddha répondit : "Cette femme ne remplit pas les conditions requises pour être sauvée". Néanmoins, répondant à l'invitation d'Ananda, il tenta de se mani­fester à elle. Il l'aborda de face, par derrière et de côté, par le haut et par le bas. Chaque fois la vieille lui tournait le dos, levait la tête quand elle aurait dû la baisser, baissait la tête quand elle aurait dû la lever, et finalement couvrit son visage de ses mains. Elle ne s'aperçut même point de la présence du Buddha. Et le Maître de conclure : "Que puis-je encore faire ! Tout est inutile : il y a de ces gens qui ne remplissent pas les conditions requises pour être sauvés et qui n'arrivent pas à voir le Buddha"."

 

Etienne Lamotte,
Histoire du Bouddhisme
indien, des origines à l'ère
Saka
, Louvain-la-Neuve,
1976



 

     

    3) Les "corps" d'un Bouddha

 

 

    Les trois pouvoirs de "connaissance parfaite" (pouvoirs 8, 9 et 10) concernent le "cycle des renaissances", le samsâra. Après avoir vu ses propres existences antérieures, puis les existences passées et futures de tous les êtres, le Bouddha "sait" qu'il est délivré du samsâra et qu'il ne renaîtra plus. Il a alors la certitude d'avoir "vaincu les ennemis" (ou "détruit les souillures"), ce qui lui donne droit aux titres d'Arhat et de Jina (Vainqueur).

 

 

    Mais peut-on, dès lors, le considérer comme un homme ordinaire ?

 

 

    La question a très vite été discutée par les disciples du Bouddha, qui mettaient en avant les qualités extraordinaires de leur Maître (la nature d'un Bouddha est "profonde, incommensurable, insondable comme le grand océan") alors que, d'un autre côté, la tradition était sans ambiguïté : le Bouddha Sâkyamuni avait connu la maladie et la vieillesse, avait déclenché des passions (pour ou contre lui), il avait eu des ennemis, avait subi des attentats et, finalement, s'était éteint.
    Pour remédier à ce qui pouvait être considéré comme une contradiction, on en vint assez rapidement à distinguer trois "corps" (kâya) du Bouddha :

 

 

    1. D'abord un corps "corruptible", semblable à celui de tout être vivant, né de la matrice maternelle, soumis à la maladie, à la vieillesse et à la mort. C'est ce corps, fait des quatre éléments, que tout un chacun pouvait voir et qui suscitait amour et dévotion, mais aussi haine ou indifférence. Ce corps, périssable, est celui qui disparaît au moment de sa mort ou "extinction finale" (pari-nirvâna = nirvâna définitif, complet).

 

 

    2. Puis le Bouddha, grâce à sa longue pratique de la méditation, est aussi capable de générer des corps "illusoires", à l'instar des grands yogis ou des magiciens, tout comme il est capable d'accomplir des miracles. Cette capacité à se manifester de diverses manières lui permettra notamment d'enseigner aux dieux des différents mondes, en adoptant leur "forme".

 

 

    3. Mais, enfin, si le Bouddha est né homme et est capable de "naître" dieu, il a surtout détruit tout ce qui attache les êtres à une forme plutôt qu'à une autre.

 

 

      "Un passage des Sûtra où l'on demandait au Bouddha s'il était un dieu (deva) ou un homme reflète cette idée (Anguttara Nikaya II, 37-39). Le Bouddha répondit qu'il avait dépassé les traits de caractère profondément enracinés dans l'inconscient qui feraient de lui un dieu ou un homme, et devait donc être considéré comme un Bouddha, un être ayant grandi dans le monde, mais qui l'avait maintenant transcendé, comme un lotus pousse dans l'eau boueuse mais fleurit au-dessus sans en être souillé."

 

Peter Harvey,
in Le Bouddhisme :
Enseignements, histoire,
pratiques
, éd. du Seuil,
Paris, 1993

    Ayant transcendé la réalité ordinaire, il est donc aussi doté d'un corps "pur" : "le Tathâgata naît dans le monde, grandit dans le monde, mais qu'il marche ou se tienne debout, il n'est pas souillé par le monde".

 

 

    Ce troisième "corps", entièrement pur, est directement lié aux "connaissances parfaites" que le Bouddha a acquises : il n'agit plus comme un homme ordinaire, chacun de ses actes et de ses paroles est désormais en total accord avec l'enseignement qu'il transmet, dépourvu de passions et de "souillures". Exemple vivant du Dharma qu'il enseigne, il est devenu "celui qui a pour corps le Dharma et chacune de ses manifestations n'est rien d'autre qu'une manifestation du Dharma lui-même. Il est lui-même "corps de Dharma" ou Dharma-kâya.

 

 

    Une anecdote évoque cette nature particulière du Bouddha : Vakkali, un moine plein de dévotion envers son maître, ne cesse de le suivre pas à pas tout au long de la journée ; le Bouddha le rabroue alors en déclarant : "Allons, Vakkali ! Qu'as-tu donc à rechercher ce vil corps visible ? Vakkali, quiconque voit le Dharma me voit ; quiconque me voit, voit le Dharma".(Sammyutta Nikaya III, 120)

 

voir le texte annexe 4 :
Le Buddha n'existe que
par "pur conformisme"